Les ''Coloured Corps'' : les Afro-Canadiens et la guerre de 1812

Les Noirs de l'ancien Haut-Canada

Après la Révolution américaine, un premier groupe important d'Afro‑Canadiens s'établit dans le Haut-Canada. Certains d'entre eux, dont Richard Pierpoint, ancien esclave originaire d'Afrique et ancien combattant des Butler’s Rangers, avaient recouvré leur liberté sous la Couronne britannique lors de la guerre précédente. Cependant, la plupart étaient des esclaves qu'on avait introduits dans la province comme butin de guerre, ou qui appartenaient à des réfugiés loyalistes dont la population totalisait 700 personnes à l'arrivée du lieutenant‑gouverneur John Graves Simcoe, en 1792. Simcoe voulait abolir entièrement l'esclavage, mais l'assemblée législative, préoccupée par les retombées économiques potentielles de cette mesure, s'opposa à plusieurs de ses réformes. Par conséquent, sa loi limitant l'esclavage, adoptée le 9 juillet 1793, constituait une version largement limitée de son projet; elle interdisait désormais l'importation d'esclaves dans le Haut‑Canada, mais n'accordait automatiquement la liberté qu'aux esclaves nés dans cette province. Dans l'ancienne société du Haut‑Canada, bon nombre d'Afro‑Canadiens héritèrent donc d'un statut précaire qui s'apparentait à celui des castes.

Formation du Coloured Corps

Vers 1812, le spectre grandissant de l'invasion par les États‑Unis – sans compter leur plus grande tolérance envers l'esclavage – représentait une menace considérable aux libertés accrues dont jouissaient les Noirs libres ou réduits à l'esclavage, en vertu de la loi britannique. Il les incita ainsi à adhérer à la milice du Haut-Canada en grand nombre. Des Noirs libres servaient dans la milice depuis sa création, en 1793. Toutefois, la formation d'une compagnie indépendante, constituée entièrement d'Afro-Canadiens, ne fut proposée qu'à la veille de la guerre, époque à laquelle Richard Pierpoint offrit de « former un corps d'hommes de couleur à la frontière du Niagara ». Jugée inutile au départ et rejetée par le gouvernement du major‑général Isaac Brock, cette offre fut révisée après l'invasion de l'armée américaine, qui traversa la rivière Détroit le 12 juillet 1812 sous le commandement du brigadier‑général William Hull.

À la fin août 1812, le noyau d'une compagnie d'hommes noirs fut formé à Niagara, au sein de la 1ère milice Lincoln. Cependant, au lieu de désigner Richard Pierpoint, qui s'était enrôlé comme soldat en septembre, on confia le commandement de cette compagnie à un officier blanc de la région, le capitaine Robert Runchey. Qualifié de « mouton noir », et de « mécontent gênant et sans envergure », Runchey se montra à la hauteur de sa réputation de mauvais dirigeant, en séparant « ses négros » des autres miliciens et, dans certains cas, en rétrogradant des officiers au rang de domestiques. Comme on pouvait s'y attendre, le recrutement s'avéra difficile dans la péninsule du Niagara. La « compagnie des hommes de couleur » de Runchey demeura au stade de cadre, jusqu'à ce que 14 soldats noirs de la 3e milice de York fussent mutés volontairement dans cette unité, au début d'octobre. Dès qu'elle dénombra une quarantaine d'hommes, la compagnie commença ses exercices militaires à Fort George.

La bataille des Queenston Heights

Le matin du 13 octobre 1812, un détachement de l'armée américaine entreprit l'invasion du Haut‑Canada sous les ordres du major‑général Solomon Van Rensselaer, en traversant la rivière Niagara, à Queenston. Postée au fort George, à l'origine, la compagnie de Runchey entreprit bientôt sa marche vers Queenston avec les renforts du major‑général Roger Sheaffe, et fit son arrivée après la mort de Brock. Elle se joignit alors aux combattants des Premières Nations du capitaine John Norton pour accomplir des missions de tirs isolés contre l'armée américaine sur les hauteurs de Queenston, avant de s'intégrer à la ligne de bataille de Sheaffe. Aux côtés de la 41e division d'infanterie britannique, la compagnie de Runchey « tira une seule fois à la volée en faisant preuve d'une habileté d'exécution considérable, puis chargea dans un immense tumulte », provoquant la capitulation des Américains. Runchey, qui s'était absenté le matin de la bataille, offrit sa démission et la compagnie se retrouva temporairement sous le commandement du lieutenant James Cooper, de la 2e milice de Lincoln. D'après les dépêches de l'époque, il dirigea ses hommes « en faisant preuve d'un grand courage ».

Les campagnes de 1813

Renommée « Coloured Corps » ou « Black Corps » (corps d'hommes de couleur ou corps d'hommes noirs), la compagnie devint une unité de milice adaptée au service général après sa restructuration, et passa l'hiver au fort George. Elle s'y trouvait le 27 mai 1813, lorsqu'un grand détachement américain lança une attaque amphibie contre le fort. Dépêchés sur la plage pour s'opposer au débarquement, le Coloured Corps et les troupes britanniques « échangèrent une salve destructrice et rapide » avec l'ennemi qui se trouvait à distance rapprochée, avant d'être repoussés par les tirs de l'artillerie navale américaine. Cette bataille fit quatre blessés ou prisonniers au sein de la petite compagnie. Le Coloured Corps battit en retraite vers les hauteurs de Burlington avec les troupes du brigadier‑général John Vincent, auxquelles il offrit son assistance. Cependant, il ne fit pas partie de cette force lors de la bataille de Stoney Creek, le 6 juin 1813. Le reste de l'année, le Coloured Corps prit part au blocus de l'armée américaine au fort George. Il endura les mêmes privations que les troupes britanniques, en raison des conditions difficiles qui sévirent pendant la campagne.

Construction du fort Mississauga

Après la capture du fort Niagara par les Britanniques, le 19 décembre 1813, le Coloured Corps fut rattaché au Corps royal du génie afin de contribuer à la réparation des fortifications, à l'embouchure de la rivière Niagara. On ignore si la race influença le choix des autorités quant à l'exécution de cette tâche, comme un ingénieur militaire le relata par la suite :

« Lors de ma visite de la frontière du Niagara… j'ai constaté qu'on y avait formé un corps d'hommes libres de couleur… mais qu'on l'avait mis à la disposition des ingénieurs. Je n'en ai jamais compris la nécessité, mais il semble que la coutume veut qu'au Canada, on accable ce dernier de tâches les plus diverses. »

Vers le printemps de 1814, la compagnie reçut l'ordre de construire un nouveau fort sur la rive canadienne, fort qu'on baptisa fort Mississauga, et dont les matériaux provenaient des ruines de la ville voisine de Niagara. Puisque la marine américaine avait alors la mainmise sur le lac Ontario, ces travaux se révélèrent essentiels à la sécurité des forces britanniques dans la péninsule du Niagara. « Mississauga … est un joli petit fort, qui empêchera les navires de remonter la rivière », fit remarquer un officier britannique par la suite. En conséquence, ces tâches empêchèrent le Coloured Corps de participer à la campagne de Niagara cet été‑là, et même au Siège du fort Érié, lors duquel les forces britanniques souffrirent désespérément de l'absence d'une troupe d'ingénieurs formés à cet effet.

Démantèlement et héritage

Le Corps royal du génie retint les services du Coloured Corps dans la péninsule du Niagara pour le reste de la Guerre de 1812. Son ardeur au travail impressionna, à juste titre, les ingénieurs militaires britanniques. En février 1815, l'un d'eux relata d'ailleurs que « nul ne serait mieux destiné à la construction des casernes temporaires que ces hommes libres de couleur, qui sont des experts bûcherons, en général ». Au mépris de son utilité, la compagnie fut démantelée le 24 mars 1815, après la fin de la guerre. Lorsqu'ils réclamèrent leur récompense pour services rendus, bon nombre de soldats du Coloured Corps firent face à l'adversité et à la discrimination. – On informa le sergent William Thompson qu'il « devait effectuer lui‑même les démarches nécessaires à l'obtention de sa solde », tandis qu'on refusa à Richard Pierpoint, devenu septuagénaire, son voyage de retour en Afrique en guise et lieu d'octroi d'une terre. Lorsqu'on procéda à ces octrois en 1821, les anciens combattants du Coloured Corps ne reçurent que 100 acres de terre, soit la moitié de la superficie accordée à leurs homologues blancs. Malgré ces inégalités, le Coloured Corps défendit honorablement le Canada, créant un précédent quant à la formation des futures unités de soldats noirs.

Les Afro-Canadiens et le service britannique

Outre les unités de milice, d'autres Afro‑Canadiens s'enrôlèrent au sein des forces régulières britanniques et servirent dans le Haut-Canada. L'une de leurs fonctions les plus courantes consistait à jouer le rôle de percussionnistes dans les orchestres militaires. À ce titre, un officier de la 104e division d'infanterie relata que le joueur de grosse caisse, le soldat Henry Grant, avait accompagné son régiment lors d'une épique traversée hivernale, en parcourant le trajet entre le Nouveau‑Brunswick et le Haut-Canada dans la neige, de février à avril 1813 :

« Notre grand tambour noir chevauchait la grosse caisse, qui était solidement attachée à une traîne sauvage… mais celle‑ci s'écarta brusquement du sentier, le projetant à grande vitesse, puis l'Africain de couleur brun tendre fit irruption à une certaine distance du lieu de sa disparition, en homme blanc qui provoqua de grands éclats de rire. »

Bien qu'il fût musicien, Grant connut les mêmes aventures et les mêmes dangers que ses camarades blancs. Après avoir atteint Kingston, il prit part, au même titre que l'orchestre de la 104e division d'infanterie, à la bataille de Sackets Harbor, le 29 mai 1813. Plusieurs musiciens trouvèrent la mort lors des débarquements amphibies. Seuls les régiments britanniques ayant mis garnison au Canada pendant une longue période recrutèrent également des musiciens afro‑canadiens, notamment la 100e division d'infanterie, dont le cymbaliste était Noir.

Certains régiments britanniques autorisèrent quelques Afro‑Canadiens à s'enrôler comme soldats combattants pendant la guerre de 1812. On sait que plusieurs d'entre eux servirent dans les rangs des territoriaux du régiment d'infanterie légère de Glengarry : en effet, un officier américain souligna qu'un « négro inconnu portant l'uniforme de Glengarry » était mort au combat lors de la défense acharnée, mais futile du fort George, en mai 1813. Fait encore plus inusité, l'escouade des pionniers (équivalent de la compagnie moderne de génie de combat) de la 104e division d'infanterie était constituée entièrement d'Afro‑Canadiens. L'un d'eux, le soldat John Baker, fut blessé à Sackets Harbor. Après son rétablissement, il prit toutefois part aux batailles de Chippawa et de Lundy’s Lane pendant l'été 1814. Dans la Marine provinciale, puis dans la Marine royale, la ségrégation et les préjugés se faisaient plus rares, en raison du besoin constant d'amariner de nouveaux hommes. Par conséquent, des marins noirs servirent sur les Grands Lacs, sans qu'on fasse grand cas de leur race.

Auteur : Gareth Newfield

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